Sudètes 1938 et Ukraine 2022 : L’ombre d’une comparaison

Sudètes 1938 et Ukraine 2022 : L’ombre d’une comparaison

En 120 secondes par Guillaume Malaurie

Comparaison n’est pas raison, c’est entendu. Mais enfin, pour la génération qui a connu la montée des périls en 1938 et pour celles qui ont un peu retenu du lycée leurs cours d’Histoire sur les « causes et conséquences » de la Seconde Guerre Mondiale, la crise actuelle en Ukraine ne présage rien de bon.

Les deux États, la Tchécoslovaquie de 1938 et l’Ukraine de 2022 sont, rappelons-le, issus des décombres des deux Guerres mondiales. Le premier, la Tchécoslovaquie, est né du traité de Saint-Germain-en-Laye signé après 14-18.  Le second, l’Ukraine actuelle, de Lvov à Marioupol, est né du ventre de la Seconde Guerre mondiale.

Pour l’un et pour l’autre, les populations sont hétérogènes. Ethniquement ou culturellement. Pour la Tchécoslovaquie, c’est clair : Tchèques et Slovaques sont 6,7 Millions en 1938. Mais la minorité allemande située à l’Ouest compte 3 millions d’habitants. En Ukraine, le contraste entre l’Ouest, le Piémont ukrainien longtemps austro-hongrois, puis polonais jusqu’au pacte germano-soviétique de 1939, et les régions frontalières de la Russie, le Donbass et le Donetsk, est également profond.

Les régions de l’Est russophones sont marquées par l’industrie lourde et l’exploitation minière. Des territoires ukrainiens les plus riches comme l’étaient les Sudètes germanophones puisque la majorité des entreprises tchécoslovaques étaient alors tenues par des Allemands des Sudètes.

Au nom de la réunification des peuples allemands, Hitler entreprend alors un travail de sape sur la Tchécoslovaquie en s’appuyant sur le chef pro-nazi des Sudètes Konrad Einlein. Au départ, Einlein est minoritaire, mais la crise de 1929 aidant, il crée le Parti allemand des Sudètes et son discours sécessionniste ne cesse de progresser et devient majoritaire.

C’est une dynamique analogue avec les Ukrainiens de l’Est. Suite à l’effondrement de l’URSS, les Ukrainiens « russifiés » et les Russes de l’Est votent d’abord comme les Ukrainiens du reste de l’Ukraine : pour l’indépendance. C’est avec la crise économique du charbon que le ressentiment des Ukrainiens russifiés de l’Est et les Russes d’Ukraine revendiquent leur autonomie et peu à peu la réunification avec la Russie. De 2014, date de l’annexion pure et simple de la Crimée à la Russie, la guerre sur le flanc Est de l’Ukraine va générer plus de 10 000 morts dans les territoires séparatistes.

Poutine plaide à bas bruit la réunification des peuples russes de la Grande Russie dont Kiev, la capitale ukrainienne fut, il est vrai, le berceau.  Au IXe siècle… En 1938, Berlin sur des bases ethniques revendiquait aussi la justice de la réunification de tous les peuples allemands éparpillés par le Traité de Versailles.

Les arguments avancés en 2022 à Berlin comme en 1938 à Moscou sont à la fois victimaires et bellicistes. Enjeu central pour Moscou : neutraliser l’Ukraine et à tout le moins l’empêcher de rejoindre l’orbite européenne suite à l’accord d’association avec Bruxelles rentré en vigueur le 1er septembre 2017. L’Europe et pas l’Otan comme on fait semblant trop souvent de le croire.

On connait l’issue tragique de la crise des Sudètes. C’est l’accord de Munich quand Daladier, président du Conseil français, et Chamberlain, son homologue britannique, abandonnent Prague à son sort, c’est-à-dire à sa dislocation, cèdent à toutes les exigences d’Hitler en pensant avoir sauvé la paix et subissent l’humiliation, la guerre et les larmes. Avec la sympathie active des pacifistes de bonne et de mauvaise foi dont nous voyons la ligue dissoute se reconstituer aujourd’hui. Dans tous les partis politiques, à gauche comme à droite, et aux deux extrêmes.

D’une manière finalement assez semblable, les grandes nations européennes de 2022 se fragmentent face aux pressions de l’armée russe aux frontières de l’Ukraine. Certes, l’Angleterre de Boris Johnson ne se couche pas comme celle de Chamberlain mais fanfaronne et claironne de manière trop fracassante son engagement auprès de Kiev pour être pris au sérieux. L’Allemagne joue profil bas car elle a besoin du gaz russe via le gazoduc Nord Stream 2. Et la France tente de jouer la médiation comme le fit désespérément Daladier en 1938 qui ressemble d’ailleurs beaucoup physiquement à notre ministre des Affaires étrangères Jean Yves le Driant dans ses mauvais jours.  

La comparaison s’arrête là avec 1938 : les États-Unis aujourd’hui restent présents sur le vieux continent. Ils haussent la voix et menacent de représailles. Que se passera-t-t-il si l’isolationnisme prévaut de nouveau au Capitole comme en 1938. Comme en 1939. Comme en 1940. Comme en 1941…

 

Guillaume Malaurie